Comme un fils

Avant de travailler chez les Poquemont, je n’imaginais pas à quel point l’avenir se décide tôt. Leurs enfants n'en sont encore qu'à des problèmes de maths basiques, mais ils sont déjà destinés à des écoles prestigieuses, Paris Dauphine, Sciences-Po, HEC. Ma modeste fac d’Histoire à moi ne tient pas la comparaison. Chaque jour de la semaine lorsqu’ils sortent de classe, je suis celle qui s’occupe de passer en revue leurs devoirs, sur la table ronde de la grande cuisine. La gouvernante va les chercher à l'école. Une institution privée de très bonne réputation, dans l’arrondissement voisin. Je prends le relais après ma journée de cours, lorsqu’ils passent la porte de l’appartement cossu, en écoutant la petite m'expliquer pourquoi elle préfère la robe mouchetée à l'Alezan. Leur mère m'en parle avec fierté : l'aînée, Delphine, adore monter à cheval le week-end. Louis est plus taciturne, à 10 ans. Son père dit que cela l’orientera vers Normal Sup. La gouvernante s'occupe des tâches ménagères dans la maison, puis elle commence à préparer le repas lorsque je termine avec les devoirs. C'est d’ailleurs à cela qu'on reconnaît un mode de vie “simple”. Les Poquemont n'ont qu'une gouvernante, elle fait à la fois office de femme de ménage et de cuisinière. Parfois secondée par sa propre nièce, pour les occasions. Les dîners vraiment importants de Monsieur se font souvent au ministère, où il y a une cuisine avec grand Chef. Mais la famille Poquemont a choisi de ne pas déménager au domicile prévu avec la haute fonction. Ici, on est à deux pas du Ministère de toute façon. La voiture avec chauffeur suffit à conserver une vie à peu près normale, depuis l'immeuble de famille. Les plafonds à caisson, le parquet en chêne de Hongrie, les cours d'escrime et le catéchisme du dimanche après-midi, ce n'était pas mon monde à moi. J’ai de la chance d’avoir été prise. L’environnement est propice au calme, le poste est bien payé, les Poquemont répètent qu’un bon artisan mérite un bon salaire. À part les trajets en métro, bien m’acquitter de cette tâche ne me demande pas de grands efforts. Un diplôme Bac +3 était exigé, mais il faut surtout savoir rester discrète, être attentive aux petites traditions et aux convenances. Ne pas avoir de tatouages apparents. Madame Poquemont – Élise – n’a rien de tyrannique, elle est même très humaine. Je crois que c’est le mot qu’elle utilise le plus depuis que je la connais. D’ailleurs c’est elle qui avait insisté pour me prendre, alors que je n'étais pas passée par une agence de placement et que je n’avais aucune recommandation de la part d’autres bonnes familles. Très sympathique, et tolérante, elle semble toujours ravie de me voir en compagnie de ses enfants. Ma bienveillance « irradie », d’après elle. Et les enfants m'adorent, ce qui est réciproque. Comme son mari, Élise Poquemont travaille beaucoup elle aussi. Elle m'apprend parfois des choses sur son monde, qui me paraît si distant et dans lequel elle nage avec aisance. Par exemple, je n'avais aucune idée des règles implicites concernant le versement de dividendes. Élise Poquemont m'a tout expliqué : les actionnaires attendent toujours d'une entreprise qui commence à verser des dividendes que les paiements suivants ne diminuent pas. Tout équipe dirigeante qui baisserait les dividendes déclencherait une guerre au sein d'un groupe. C’est le mot qu’elle a employé. Oui, il y a des grandes guerres armées, mais d’autres conflits tout aussi importants se jouent dans les grands conseils d’administration, sans violence physique, et sans effusions de sang. Les enfants eux-mêmes ont des choses à m'apprendre. Par exemple je n'avais jamais joué au Gin Rami, un jeu de cartes dont Louis raffole. Un jour, il y a même joué avec l'ambassadeur de Monaco. Les Poquemont ont un lien ancien avec la petite principauté, mais lorsque l’enfant se met à réciter des listes de noms et de titres de noblesses, je dois en général l’inciter à revenir à ses devoirs. Je ne sais pas pourquoi les lignées généalogiques le passionnent à ce point. Ce garçon a une mémoire impressionnante, mais il a aussi tendance à se laisser trop facilement distraire par son imagination, lorsque les exercices de l’école deviennent rébarbatifs pour lui… Et comme je le comprends. On leur en demande tant à cet âge. Louis préfère parfois s’imaginer à la place de François Grimaldi, le fondateur de la dynastie qui s’empara pour la première fois de la forteresse Monégasque en se déguisant en moine. Un exploit digne d’une épopée romanesque, surtout pour un enfant. Mais mon rôle à moi c’est de m’assurer que le cahier d’exercice est dûment terminé chaque soir.

Ce matin, c’est madame Poquemont qui avait l’air totalement distraite de ses préoccupations habituelles. Troublée même. Je l’ai entendue paniquer pour la première fois, elle tenait son téléphone d’une main crispée, à l’autre bout de l’appartement de 135 m² : « Bernard, c’est terrible, il faut faire quelque chose. » Je ne faisais que passer par le couloir qui mène à la salle d’eau, je crois avoir entendu distinctement cette phrase : « Avec sa nature, il ne survivra pas là-bas, tu le sais bien ! » Elle qui ne perd jamais son calme, sa voix a chancelé. Je l’avais pourtant vue faire face à l’adversité du comité de quartier, et aux concurrences entre parents d’élèves. Je ne savais pas, je ne me doutais pas, que des malheurs plus grands pouvaient atteindre celles et ceux qui vivent parfaitement à l’abri. Aujourd’hui, au téléphone, j’avais eu l’impression qu’elle pleurait un fils. De qui pouvait-elle s’inquiéter comme ça ? Je n’aurais jamais osé le lui demander. Pendant toute la durée de l'appel, alors que nous nous tenions à l'écart dans la cuisine, Rosie, la gouvernante, balançait sa tête de gauche à droite, les yeux fermés, presque aussi affectée que sa patronne qui en avait perdu l’appétit depuis la veille. Rosie me l’a raconté sans chercher à faire de secret, avec des mots simples : « Son neveu qu’elle adore, il doit partir. À la guerre. »

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