Pile ou Face [6]
— Et alors, il y avait quoi sur ce papier ?
Le bar aux couleurs ocre et bois est encore peu fréquenté. Sur la table carrée, Agathe a étalé quelques objets sortis de son sac, un carnet, un livre, et le téléphone mis en mode vibreur pour mieux profiter du moment.
— Je sais pas, j'y suis pas allé. — Quoi, t'es même pas descendu voir, par curiosité ?
L'espace autour est devenu son terrain familier pour une heure. Je contemple le verre toujours plein en face d’elle. Elle n’en a bu qu’une toute petite gorgée, alors que le mien est déjà à moitié vide.
— Non, j'ai décidé ça à pile ou face.
Agathe reste immobile un instant. Pas un mouvement de cils. Elle doit être vraiment sérieuse, elle me demande :
— Mais tu fais vraiment tous tes choix comme ça ? — Les décisions qui demandent un effort, oui.
Elle ne touche toujours pas à son verre. Avec elle, je ne ressens aucun jugement. Pour ça que j'ose avouer ce que je ne dirai jamais à l'autre.
— Franchement, je sais que c'est facile à dire, mais tu devrais changer de psy. — Je suis obligé de la voir, c’est la psy du travail. J'ai des convocations obligatoires pour pouvoir conserver mon chômage.
Un geste de dépit, sa main plonge dans le petit bol de cacahuètes.
— Ça me dégoûte ce chantage aux allocations…
Les cacahuètes restent dans sa main comme si son écœurement était en rapport avec l'appétit. Je garde le silence, alors elle finit par se mettre à grignoter sa prise. Elle réfléchit.
— Hmm… mais alors, ça veut dire que pour venir me rejoindre tu n'as pas choisi non plus ? Pas très valorisant… C’est un lancer de pièce qui a répondu oui à mon invitation ?
Elle a changé de ton. Son petit air ironique, je vois bien qu'elle voudrait détendre l'atmosphère. Mais à elle, je ne peux pas mentir.
— Ben oui.
Ses yeux partent en coin vers la grande vitre du bar par laquelle on voit passer vélos et trottinettes. Elle continue de mâchonner les billes jaunes qu'elle s'enfile une par une. J'aimerais lui montrer que j’apprécie son attention. Je dis quelque chose, très maladroit, un truc facile, pour remplir le silence.
— Tu sais, ma psy c'est toi.
Là ses sourcils se soulèvent. Elle agrippe le contenant qu’elle s’apprête à vider du peu de bière restant, avant de me dire, sans mentir elle non plus :
— Mouais. Tu sais que c'est une charge mentale ça pour les femmes, de servir de confidente aux mecs ?
Je baisse les yeux pour afficher une prise de conscience. Elle ne rigole qu'à moitié.
— Je vais quand même te donner un vrai avis. Et tu es obligé de l'écouter jusqu'au bout, tu l'as bien cherché.
Sans m’en rendre compte j’ai descendu ma conso pendant qu’on se parlait. Ça y est, maintenant mon verre est vide, et je n’ai rien de très intelligent à répondre :
— Ça va me coûter combien ? — Zéro, justement c'est ça le problème du travail féminin gratuit. Mais je vais quand même te dire… peut-être qu'il faut que tu l'entendes de la bouche de quelqu'un…
Agathe vide d'un trait le fond de bulles dans sa chopine, avant de la laisser retomber lourdement sur la table.
— … Je pense, enfin je crois, que la menace de la guerre, ça nous atteint plus ou moins. Même quand on ne le montre pas. Comme toi, tu vois tu ne m'en parles jamais, mais peut-être que tu devrais te poser sérieusement la question.
Je reste muet. Par respect pour cet effort envers moi. Et parce que la moindre évocation du sujet me fait mal au ventre.
— … Tu devrais te demander s'il n'y a pas un rapport.
Un réflexe m'échappe en entendant ça, j'inspire fort par le nez, je m'en veux tout de suite. Je n'avais ni l'intention de montrer de l'agacement ni de laisser transparaître à quel point la question pouvait me toucher. Mais ça ne l'empêche pas de continuer :
— Tu crois pas que t'en remettre au hasard, au lieu de faire tes propres choix, ça a un rapport avec la menace qui nous plane dessus ?
Je continue à me taire. Tous mes efforts, je fais tout ce que je peux, pour ne pas lui envoyer d’autres signaux désagréables. Une amie comme ça on n'en trouve pas sous chaque dessous-de-verre.
— … Je suis pas psy, d'accord, mais ton lancer à pile ou face, c'est pas sain, c’est pas bon pour toi. Moi je crois qu’il y a un lien inconscient.
Je sais pas si c'est mon comportement, mais Agathe a soudain retrouvé une voix de fille trop gentille, la voix qu'elle a quand elle est émue :
— …Un lien avec ce putain de tirage au sort pour nous envoyer à la guerre.
[CC BY]