Conte de Noël – Parmi les santons

Voilà des heures qu’il arpente les rues dans le froid, l’air pressé, en attendant que l’abri d’urgence ouvre enfin. Les décorations et les vitrines surchargées lui donnent le cafard. L’impression que la fête se passe sans lui, comme ces goûters d’anniversaire où on évitait de l’inviter quand il était petit.

Ses pas le mènent à l’écart des artères commerçantes, sur les pavés déserts d’un quartier excentré, ancien village absorbé par la ville. Là, des cagettes jaunes, debout, semblent flécher le chemin. Dans chacune brille une lanterne, faite d’une bougie placée à l’intérieur d’un bocal. La farandole des caisses à vendanges se termine devant une vieille maison, mi-hangar, mi-demeure, à laquelle s’adosse une fontaine.

Dans le bassin, à sec à cette saison, il découvre une crèche. Pas une simple crèche: toute une communauté de terre cuite se dévoile à la lueur des luminions. Les santons paraissent vivants.

– Ah la bonne vie! songe-t-il à mi-voix. En les examinant, il reconnaît le fromager chargé de son barlatay, la oulangère qui présente une appétissante tresse, la vigneronne avec sa brante débordant de raisin, le boucher portant ses anneaux de saucisse et la maraîchère, toute fière de ses légumes dont une chèvre s'approche en catimini. Il y a là tout ce qu’il faut pour célébrer.

Il ferme les yeux. Se poser, juste un moment. Arrêter de faire semblant. – Salut, c’t’ami! Il nous manquait justement un santon sans-abri! l’interpelle la figurine d’un rude gaillard, ployant sous sa charge de bûches. Sans qu’il en ait conscience, un sourire se dessine sur son visage. Un vrai sourire, pas le masque commercial qu’il affichait quand il était banquier. Devenir un santon... Si seulement...

– Eh, Monsieur, restez pas là! Vous allez prendre froid. Une main touche son bras, doucement. Lent à la comprenette, il finit par s’éveiller de son rêve. A regret, il ouvre les paupières. Face à lui se tient une femme aux yeux vifs. Cette tête lui dit quelque chose. – Monsieur Fischer? Mais qu’est-ce qui vous arrive? s’exclame-t-elle. Maintenant il la remet. Voudrait rentrer sous terre. Il l’avait licenciée à son retour de congé maternité. – Ben vous voyez, bredouille-t-il.

Il baisse la tête, il a honte. Elle sait, elle n’est pas bête. Alors autant être franc. Peut-être même qu’il le lui doit. En peu de mots, il explique: viré. Avec son train de vie, les dettes... Sa femme, partie, les saisies. Il a tout perdu. Jamais il ne se serait douté que ça irait si vite.

Même si c’est un peu tard pour s’excuser, il bafouille qu’il est désolé. Elle l’arrête d’un geste, comme on chasse une mouche: – C’est vieux, cette histoire. Et puis, mon licenciement, ça a été un peu ma chance. J’étais pas faite pour la gestion de fortune. J’ai recommencé une formation. Avec le petit – il a vingt ans maintenant – ça n’a pas été tous les jours facile. Mais j’y suis arrivée. J’ai repris le domaine de mon oncle, vous saviez? – Félicitations, s’écrie-t-il, sincère. – On bosse dur, on n’est pas riche, mais allez, c’est Noël, on ajoutera un couvert! Vous êtes mon invité.

Emmanuelle Robert, romancière

Ce conte a été publié dans l'hebdomadaire Agri Hebdo du 22 décembre 2023. Tous droits réservés.