Petits vélos poussiéreux

Le soir tombe et toutes nos vies sont là. Quelques bosses de terre sur une bande herbeuse qui borde la route, des petits vélos poussiéreux, une brouette défoncée pleine de pelles, un vieux canapé récupéré dans la rue, une bande de copains.

Nos mains calleuses sont incrustées de poussière et de graisse de chaîne. Nos muscles sont douloureux. J’ai mal aux mains (pelle), au coude droit (chute), aux deux tibias (retours de pédales). Mon t-shirt est troué à l’épaule. Sous ma genouillère gauche le sang séché s’est mélangé à la poussière et forme une croûte noirâtre. Une belle après-midi.

J’ai rentré barspin pour la première fois. Les autres ont salué ma réussite de «yéééé» appuyés. À peine atterri, j’ai envoyé mon bike voler et j’ai pris un gars que je ne connaissais presque pas dans mes bras, juste parce qu’il était là, près de la réception. Je me sens encore plein de cette euphorie.

Plus loin Despé fait rire tout le monde. Il a fait passer le bout du tuyau d’arrosage à travers sa braguette et menace d’arroser les autres en faisant semblant d'uriner. Il roule mal, il est fou, mais qu’est-ce qu’on ferait sans lui ? Les gars l’insultent en rigolant et lui lancent des vieux pneus et des bouteilles d’eau pour se défendre.

JD, lui, râle parce qu’il a reçu de l’eau sur son nouveau t-shirt. Il chope les nouveaux modèles avant tout le monde parce que son père voyage aux USA pour son travail. Il est arrivé aujourd’hui en bombant le torse, arborant une marque qu’on connaissait pas. On a trouvé le logo tapageur, on ne comprend pas le nom parce qu’il est en anglais, on l’a chambré…. Mais si ça se trouve dans six mois, on aura tous acheté le même.

Pasquier n’a pas remarqué ce manège. Il est dans son coin au milieu d’une nuée d’outils. On l’entend jurer depuis ici. Une demi-heure qu’il essaie de centrer sa roue. Faut toujours que son vélo soit impeccable sinon il ne roule pas. Et en fait, il ne roule pas beaucoup.

On entend une bière qui se décapsule au briquet. Bientôt son parfum va chatouiller nos narines. Cette odeur se mélangera à celle de la terre fraichement creusée, de notre sueur adolescente, des protections en matériaux synthétiques qu’on ne lave jamais, du barbecue qu’on est en train d’allumer.

Ce soir on mangera quelques merguez et puis on partira en ville en peloton de 20 pouces faire les malins. On sautera des escaliers, on gueulera, on fera peur aux personnes âgées, on cassera du mobilier urbain. On sera cons, mais invincibles.

On se couchera au petit matin et on recommencera demain comme si de rien n’était. Même Quentin sera là, alors qu’il a une race demain. On dirait pas comme ça, à le voir tirer sur une clope, mais il fait finale au championnat national. Depuis peu il commence à dire «les courses ça me saoûle», surtout maintenant qu’il arrive en junior men. Faut faire de la salle en hiver et mettre des clips. Les clips… il dit «pour avoir les deux pieds attachés et risquer de m'en prendre une au moindre écart, autant me marier ou demander un crédit à la banque». Depuis le début de cette saison il est tout seul en plates sur la grille en finale. Il tiendra plus longtemps. On passera l’encourager à la piste demain. Il nous a promis qu’il tenterait un no foot cancan en manches sur la grosse double, pendant que les autres pomperont comme des débiles avec leurs chaussures de foot.

Je balaie le terrain du regard. Le soleil rase l’horizon. Tout ça c’est rad et c’est ma vie.

Je remarque que Sam, juste devant moi, me regarde bizarrement. Il a les yeux qui brillent. Quand j’accroche son regard il m’interpelle : «tchou-tchou ?» et s’élance vers le six pack avant que je puisse prononcer la moindre syllabe.

J’ai mal partout et quand je serre mon guidon, je sens un jeu dont j’ignore l’origine. Malgré ça, je pars sans réfléchir dans sa roue. En bas de la première descente, j’entends le vrombissement de mes pneus surgonflés dans la compression. Ce bruit….

Tout mon corps suit maintenant la courbe de l’appel vertical de la première double. Mon corps la connait par coeur. J’envoie tout mon poids dans mes mains et mes pieds. Dans quelques millièmes de seconde, je serai loin au-dessus du sol, la gravité m’aura lâché un moment. Une fraction de seconde loin de tout, une fraction de seconde d’insouciance. Sur mon BMX.