Pile ou Face [5]
from P É O N A G E
La porte est restée ouverte un moment. Je n'ai pas compris pourquoi tout de suite. Jusqu'à ce que les grosses roues d'un fauteuil électrique franchissent le seuil. La personne installée dedans a glissé sous la lumière et les roues se sont immobilisées. Elle pilote d'un doigt sur un petit joystick. Elle est de dos. Une femme maquillée, avec un pantalon noir et un manteau très classe, des petits escarpins, et un chapeau qui lui fait comme un gâteau sur la tête. Je n'avais jamais vu quelqu'un porter un chapeau entortillé comme ça avec des rubans et de la mousseline, sauf dans des fêtes déguisées. Un mec la suit. Il est raide lui, dans son costume noir avec une cravate grise. Il est allé faire un signe à la conductrice, mais au lieu de sortir elle a déclenché l'ouverture du coffre de la Porsche, qui monte lentement. Et la femme en fauteuil, derrière, attend en regardant le mouvement ascendant du haillon, avec le mec en blazer qui est revenu à côté d'elle se poster comme un piquet, regard droit, les mains l'une sur l'autre devant les cuisses. Le vent souffle, on voit danser les ombres d'arbres projetées par un lampadaire. Et ce chapeau de grande bourgeoise, il me fascine. Tellement ridicule, mais imposant à la fois. On ne peut pas l'éviter du regard. Il y a deux autres en costume noir qui arrivent. Un homme avec une femme assez jeune, qui transportent à bout de bras une longue planche en bois toute ficelée. Les costumes noirs c'est pour les domestiques. Je le sais parce que mon frère a bossé dans un hôtel de luxe. Devant le coffre ouvert, les deux employé⋅es s'arrêtent. On dirait qu'illes attendent des instructions. La femme en fauteuil fait des tout petits mouvements du menton. Son cou ne peut pas bouger, mais ses lèvres articulent des phrases. Les autres l'écoutent apparemment : après son intervention, le gars et la jeune déposent très doucement le colis tout plat à l'entrée du coffre, et illes se mettent à le faire coulisser dedans avec précaution. J'avais tort au sujet des bourges je crois, c'est un couvre-chef qui fait la différence.
Sauf qu'il y a un problème. Ça ne rentre pas jusqu'au fond. Le fauteuil se déplace maintenant. La dame au chapeau fait le tour du coffre pour venir inspecter. Les manutentionnaires ressortent une partie de ce chargement pas très épais mais qui doit être cher précieux. Illes le font coulisser encore un coup pour que ça rentre en diagonale cette fois. Le résultat n'a pas l'air satisfaisant non plus, alors le fauteuil se remet à tournoyer. Elle fait des demi cercles méticuleux en roulant, puis se fige et pivote pour se tourner parfaitement en face du coffre. C'est sûrement un tableau de valeur dans l'emballage. Ou un grand tirage photographique, un truc de collectionneuse d'Art. La portière s'ouvre enfin à l'avant. La situation doit être désespérée pour la forcer à sortir. La conductrice met les pieds dehors sans se presser. Des cheveux châtains courts, lunettes de soleil passe-partout. Elle ouvre une portière à l'arrière, tout aussi calmement, et se penche à l'intérieur du véhicule. Elle n'a pas adressé un regard aux autres. Je les regarde s'agiter quand le bout de planche qui dépassait disparaît entièrement. Tout le monde veut inspecter le résultat. La conductrice se redresse, avant de refermer la portière. Elle fait quelques pas, toujours sans précipitation, en direction du groupe qui contemple le cul du SUV. Avec la femme au chapeau enflé, elle échange un ou deux mots, pendant qu'une bourrasque chahute cette coiffe qui couronne le fauteuil électrique. La fermeture du haillon de coffre se déclenche à distance, et le chapeau ne s'est pas envolé, il est sûrement très bien attaché. La chauffeuse, une main dans la poche, surveille patiemment le mouvement de fermeture. Tout le monde observe le coffre attentivement. Quand il n'y a plus rien à voir, elle retourne sans précipitation s'asseoir au volant. Le vent se remet à souffler. Comme dans mes craintes, tout se précipite. La voiture commence à rouler, vers la barrière du parking. La dame en fauteuil se retourne vers la porte arrière du casino. Deux des employé⋅es sont déjà rentré⋅es. La barrière se soulève, la Porsche franchit cette démarcation. Elle va s'éloigner silencieusement. Je recentre ma visée sur la backdoor. Les pneus cannelés du fauteuil qui s'approchent de la lourde issue de secours. Un coup de vent secoue les grandes ombres autour. Le fauteuil s'est engagé, il disparaît derrière l'acier du battant de porte. Quelques secondes suspendues, avant que cette ouverture ne se replie définitivement.
Mes jumelles braquées sur le carré de lumière déserté, je contemple l'absence soudaine. Elle laisse un goût que je ne sais pas expliquer. Les histoires ont un début, un milieu, et un néant. Je n'arrive pas à me décrocher de cette scène remplie brusquement par le néant, sous l'éclairage automatique qui va bientôt s'éteindre. Illes ont disparu.
Tous les récits qui étincellent. Et jamais de conséquences.
Le vide ne règne pas totalement. Une feuille de papier vole. Happée dans la lumière. Elle décrit une jolie courbe en montant à la verticale, avant de flotter un instant et de redescendre devant ce mur crépi où on s'agitait il y a une minute.
Un simple bout de papier qui pourrait raconter tellement. Est-ce qu'elle leur appartenait, perdue par maladresse dans les déplacements autour du véhicule ? Un bon de commande, un reçu de gains, une note d'instructions, ou même une bête liste de courses...
Un nouveau coup de vent tire la feuille volante dans la direction opposée. À Quelques mètres, dans les buissons qui bordent l'aberration écologique, elle est allée terminer ses volutes.
Je reste les yeux fixés sur cette petite forme accidentelle prise dans les branchages. Le cœur qui bat à nouveau. L'excitation dépasse même le petit malheur d'avoir froid et de se sentir seul. Je ne pense qu'à une chose. Descendre là-bas pour récupérer cette feuille de papier. Un petit risque à prendre, comme une nouvelle mise.
C'est la pièce qui va décider. Précipite les conséquences.
Pile, ou face.
[CC BY]


Repassage dans l’établissement de Hindelbank (BE), vers 1928 (Archiv der Justizvollzugsanstalt Hindelbank).